Témoignage de l’abbé de Costart


Voici ce que le Comité du Miroir des Âmes a reçu de l’abbé de Costart :

son exposé du 5 juin 2011 à Tournai-sur-Dive.

Témoignage de l’abbé de Costart sur les évènements vécus à Aubry « les Rochers » en août 1944, témoignage lu par l’auteur lors de la cérémonie organisée en hommage aux victimes civiles :

A l’invitation de notre conseiller général, j’ai accepté de donner mon témoignage en ce jour de Mémoire célébré à Tournai à l’initiative de l’association « Normandie-Mémoire » que je salue ainsi que tous ceux qui m’ont si aimablement conviés à cette cérémonie.
Il est important de « Faire Mémoire », de se rappeler des moments qui ont fait notre histoire afin de les transmettre de générations en générations.
C’est une joie de voir aujourd’hui un bon nombre de jeunes participer activement à cette manifestation. Ceci peut apporter un bon éclairage pour notre vie sociale et personnelle.

En rédigeant ce mémoire, j’ai pensé très fort à toutes ces familles qui actuellement vivent dans la peur pour un fils, une fille, un frère, une soeur, un parent, un ami, un fiancé ou d’autres très proches… qui vivent loin d’elles une situation dramatique. Dans ces moments nous ressentons tous un immense besoin d’être physiquement proches.

Ce sentiment m’a dynamisé pour partir à pieds du Neubourg (Eure), faisant la route inverse des réfugiés mais dans la direction des troupes de l’armée Allemande, fin juillet 1944, pour rejoindre la famille à Aubry.  Là, je trouvai le château converti en hôpital de campagne par l’armée Allemande et ma famille, qui venait d’accueillir pas mal de réfugiés d’Argentan et de Caen, réfugiée elle-même dans une ancienne ferme, « les Rochers ».

Malgré tout, malgré le bruit des canons qui se rapprochait et la peur, nous étions contents d’être réunis avec 3 ou 4 autres familles qui nous avaient rejoints.
Le 19 août un commandant Allemand installe son P. C. dans une pièce des Rochers. Il charge son aide de camp de pourvoir le poste en eau : mes frères furent réquisitionnés. Il fallait aller chercher l’eau, sous la mitraille, au ruisseau situé à plus de 500 mètres. Vous pouvez imaginer la peur ! Revenant de la traite des vaches, vite interrompue parce qu’apeurées, je fus moi-même réquisitionné sous la menace d’un fusil.  La peur grandissait, nous sentions les tirs plus nourris.
Le besoin d’être ensemble s’impose à nous. Nous nous réfugions dans l’écurie. Les obus que nous entendions siffler n’étaient pas pour nous. Ma soeur Thérèse, 21 ans, venait de refermer la porte. L’obus la fracassa pour exploser à l’intérieur en nous couvrant d’éclats et d’une épaisse fumée. Je cherche à sortir. Il me semble entendre Thérèse me dire : « attention! ». Mon père arrive à dégager l’entrée ; il sort accompagné de notre mère et de ma soeur Hélène, 9 ans. J’en profite pour rentrer : ma soeur Thérèse très abîmée est morte. Au fond, sous l’auge, Hubert, 17 ans, a le ventre ouvert.

Il me dit : « Ce n’était pas le bon endroit que tu croyais ». Sur les sommiers, Gérard, 16 ans, est inanimé. A coté, André, 14 ans, sous un matelas que je soulève pousse des hurlements tels que je le repose sur sa tête. Il a du mourir de peur. Dans l’étable attenante un jeune de l’âge de mes frères est atteint à la tête. Moi-même blessé, couvert de mitraille dont certains éclats auraient pu être mortels sans la présence du chien contre moi. Il dut être abattu plus tard. Pourtant mon père pu me faire appel pour transporter Hubert sous l’appentis derrière la maison où il put se préparer à la mort entouré de ses parents.
C’est Hubert lui-même qui nous disait : « En ces moments de peurs n’oublions pas le Seigneur Bon et Miséricordieux », en disant l’acte de contrition. C’est encore Thérèse qui disait quelques instants avant d’être tuée : « J’ai pensé à ma mort imminente. Je voudrais mettre ma robe blanche ». Symbole de ses fiançailles, de son proche mariage avec Michel Achard de la Vente. Ce ne fut qu’un mois après, lors de l’exhumation des corps du jardin des Rochers où notre père avait déposé ses enfants, qu’à l’invitation de notre mère il revêtit sa fille de sa robe blanche.

Aujourd’hui, à 85 ans, je me dois de faire « Mémoire » afin d’ajouter Vie à ces plaques, ces monuments, ces pierres inertes : ils sont habités de ces femmes, de ces hommes, de ces familles dont le sacrifice nous a valu une libération si attendue en Normandie. A Tournai, le monument « MIROIR DES ÂMES » peut répondre aux interrogations du passant. Il réfléchit la lumière
de l’espoir à travers les âges, malgré les épreuves.

Abbé G de Costart